{"id":73,"date":"2008-05-19T22:41:43","date_gmt":"2008-05-19T22:41:43","guid":{"rendered":"https:\/\/new-faaam.parisnanterre.fr\/2008\/05\/19\/compte-rendu-de-lecture-from-the-beast-to-the-blonde-de-marina-warner\/"},"modified":"2023-07-21T15:53:27","modified_gmt":"2023-07-21T13:53:27","slug":"compte-rendu-de-lecture-from-the-beast-to-the-blonde-de-marina-warner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/faaam.parisnanterre.fr\/?p=73","title":{"rendered":"Compte-rendu de lecture : From the Beast to the Blonde, de Marina Warner"},"content":{"rendered":"<p>Le moins que l\u2019on puisse dire au sujet de l\u2019ouvrage de Marina Warner, c\u2019est qu\u2019il a les d\u00e9fauts de ses qualit\u00e9s. En effet, il s\u2019agit d\u2019un ouvrage passionnant, \u00e9rudit, richement illustr\u00e9. Mais c\u2019est ce foisonnement lui-m\u00eame qui fourvoie parfois son auteur. Celle-ci semble en effet se perdre dans des r\u00e9cits exhaustifs qui interrompent le fil de la r\u00e9flexion, dans des listes de sources et d\u2019exemples divers, qui, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, nuisent \u00e0 la coh\u00e9rence de l\u2019ensemble. Ce n\u2019est donc pas une t\u00e2che inutile que de retracer le cheminement de la pens\u00e9e de l\u2019auteur, d\u2019en renouer les fils, pour poursuivre sur la m\u00e9taphore mythique. C\u2019est donc ce que je m\u2019efforcerai de faire aujourd\u2019hui, car il me semble que le d\u00e9veloppement par trop rhizomique (au mauvais sens du terme) de l\u2019\u0153uvre finit par obscurcir des analyses pourtant tr\u00e8s pertinentes.<\/p>\n<p>Un des autres probl\u00e8mes que pose cet ouvrage est son absence d\u2019affiliation claire avec un courant de pens\u00e9e, ou m\u00eame une m\u00e9thode d\u2019analyse. L\u2019approche de Marina Warner est tour \u00e0 tour f\u00e9ministe, historique, plus rarement constructiviste, voire m\u00eame marxiste. Bien qu\u2019elle se situe beaucoup plus clairement du c\u00f4t\u00e9 des analyses de Jack Zipes que de celles de Bettelheim ou m\u00eame de Propp, il est parfois difficile de situer ses pr\u00e9suppos\u00e9s, ce qui rend la lecture d\u2019autant plus complexe. Peut-\u00eatre s\u2019agit-il d\u2019un r\u00e9flexe acad\u00e9micien qui trahit de ma part l\u2019int\u00e9gration des sch\u00e9mas masculins \u2013 toujours est-il que l\u2019organisation par rayonnement (comme elle l\u2019explique elle-m\u00eame dans son introduction) ne fait pas toujours justice \u00e0 son propos. Toujours dans son introduction, Marina Warner nous expose son travail de recherche de la fa\u00e7on suivante : \u00ab I began investigating the meaning of the tales themselves, but I soon found that it was essential to look at the context in which they were told, at who was telling them, to whom, and why. \u00bb (XVI). En effet, selon l\u2019auteur, la plupart des contresens sur les contes de f\u00e9es, notamment psychanalytiques, viennent de ce que les ex\u00e9g\u00e8tes du genre ont trop souvent tendance \u00e0 les dissocier de leur contexte socio-historique d\u2019origine, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de la r\u00e9alit\u00e9 des rapports familiaux et de classe. <\/p>\n<p>Le livre de Marina Warner est organis\u00e9 en deux parties : la premi\u00e8re constitue une \u00e9tude de la figure de la conteuse au cours du temps, tandis que la seconde s\u2019int\u00e9resse quant \u00e0 elle, \u00e0 une \u00ab interpr\u00e9tation \u00bb du contenu des contes de f\u00e9e. Le mot \u00ab interpr\u00e9tation \u00bb est volontairement vague, car encore une fois, Warner ne semble pas v\u00e9ritablement avoir de m\u00e9thodologie particuli\u00e8re. Mais malgr\u00e9 la s\u00e9rie de d\u00e9fauts que je viens de souligner, cet ouvrage n\u2019en reste pas moins int\u00e9ressant si on le recentre autour d\u2019une question qui, si elle n\u2019est v\u00e9ritablement pos\u00e9e que dans la conclusion cr\u00e9e en fait une dynamique entre la premi\u00e8re et la seconde partie, qui apparaissent \u00e0 premi\u00e8re vue un peu h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Ainsi ce n\u2019est que dans les derni\u00e8res pages qu\u2019elle expose clairement le paradoxe central \u00e0 toute son \u00e9tude : si le conte de f\u00e9es est \u00ab the weapon of the weaponless \u00bb (410), l\u2019arme des faibles (femmes, classes sociales inf\u00e9rieures, \u00eatres hors normes), il est bien souvent utilis\u00e9 comme soutien, v\u00e9hicule de l\u2019ordre dominant, qu\u2019il soit social, ou sexuel. C\u2019est donc par le biais de ce paradoxe-l\u00e0 que je tenterai de pr\u00e9senter l\u2019ouvrage d\u2019aujourd\u2019hui de fa\u00e7on claire et concise.<\/p>\n<p>Dans son introduction, Marina Warner nous rappelle \u00e0 quel point l\u2019exp\u00e9rience du conte de f\u00e9es est une exp\u00e9rience. Elle distingue ainsi 4 grands types de conteuses : la Sibylle, m\u00e8re de toutes les narratrices, dont les r\u00e9cits concernaient \u00e0 la fois le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le futur, la comm\u00e8re (\u00ab gossip \u00bb), et sa m\u00e9tamorphose en grand-m\u00e8re bienveillante gr\u00e2ce au culte de Sainte Anne, m\u00e8re de Marie. Le dernier personnage de conteuse, plus ambigu, est celui de la reine de Saba, dans sa confrontation \u00e9rotico-intellectuelle avec le roi Salomon telle qu\u2019elle est racont\u00e9e dans certaines l\u00e9gendes bibliques. Voyons comment au travers de cette liste un peu h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, Warner parvient \u00e0 d\u00e9montrer le potentiel subversif d\u00e9tenu par le personnage ambigu de la conteuse.<\/p>\n<p>La Sibylle, comme nous l\u2019avons vu, est un peu la figure archa\u00efque de la conteuse. Bien qu\u2019elle appartienne plus particuli\u00e8rement \u00e0 la culture hell\u00e9nistique, elle n\u2019a pas compl\u00e8tement disparu malgr\u00e9 l\u2019av\u00e8nement du christianisme, et on retrouve des traces dans certains contes m\u00e9di\u00e9vaux. La Sibylle y est souvent repr\u00e9sent\u00e9e comme une enchanteresse qui attire les h\u00e9ros dans sa grotte, o\u00f9 elle les garde captifs gr\u00e2ce \u00e0 ses contes : \u00ab The reputation of the Sibylline peak combined erotic fantasy and pagan magic in a witch\u2019s brew, and it exercised a potent fascination, as a story and as a place. \u00bb (9) La grotte de la Sibylle est ainsi le lieu de l\u2019imaginaire \u00ab escapist \u00bb, et elle-m\u00eame la figure d\u2019une imagination qui d\u00e9tourne le h\u00e9ros chr\u00e9tien du droit chemin \u2013 un lieu o\u00f9 narration et sexualit\u00e9 se m\u00ealent. <\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9vocation du personnage de la Sibylle est ce qui permet \u00e0 Marina Warner d\u2019\u00e9tablir la chose suivante : \u00ab One salient aspect of the transmission of fairy tales has not been looked at closely: the female character of the storyteller. \u00bb (16) Ceci \u00e9tabli, l\u2019auteur peut ainsi commencer \u00e0 \u00e9tablir une sorte de typologie de la narratrice de conte de f\u00e9es, et son premier avatar est ainsi la comm\u00e8re. Les connaissances socio-historiques de l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale et pr\u00e9-moderne nous apprennent que les contes de f\u00e9es se transmettaient entre femmes, au cours des veill\u00e9es, comme accompagnement aux t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives qui leur incombaient, tels le filage et le tissage : <\/p>\n<p>&#8211; Spinning a tale, weaving a plot: the metaphors illuminate the relation; while the structure of fairy stories, with their repetitions, reprises, elaboration and minutiae, replicates the thread and fabric of one of women\u2019s principal labours \u2013 the making of textiles from the wool or the flax to the finished bolt of cloth. (23)<\/p>\n<p>D\u2019une certaine fa\u00e7on, c\u2019est l\u2019oralit\u00e9 de ces contes qui lui donne sa marque de sagesse ancestrale, mais \u00e9galement sa port\u00e9e morale.<\/p>\n<p>Mais une femme qui raconte n\u2019est finalement rien de plus qu\u2019une femme qui parle, et qui va ainsi \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9al de la femme vertueuse et donc silencieuse. Les comm\u00e8res et autres conteuses sont ainsi objets de m\u00e9fiance car elles semblent s\u2019\u00e9changer un savoir secret, dont les hommes sont exclus. Le lit de la jeune accouch\u00e9e est bien souvent le lieu id\u00e9al de la rencontre des comm\u00e8res. C\u2019est de cette confusion entre ragots, contes de f\u00e9es et conseils sexuels que na\u00eet la figure de la vieille (\u00ab the old crone \u00bb) dont la lubricit\u00e9 n\u2019a d\u2019\u00e9gal que la difformit\u00e9 de son corps : <\/p>\n<p>&#8211; [\u2026] and by the seventeenth century the outward form of the garrulous crone was established as an allegory of unwifely transgressions, of disobedience, opinion, anger, outspokenness, and general lack of compliance with male desires and behests. Female old age represented a violation of teleology, and this carried implications beyond the physical state, into wider prescriptions of femininity. (43)<\/p>\n<p>Ainsi, la langue de la vieille conteuse est ici l\u2019instrument de tous les vices : diffamation, harc\u00e8lement, pornographie. La vieille conteuse est une sorte de m\u00e8re maquerelle (bawd) du conte de f\u00e9es, du moins dans les yeux des hommes, qui la consid\u00e8rent comme un dangereux agent perturbateur.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi la conteuse est bien souvent associ\u00e9e \u00e0 certains types d\u2019oiseaux, la cigogne, tout d\u2019abord, mais aussi l\u2019oie \u2013 on en retrouve bien \u00e9videmment une trace dans le personnage de \u00ab Ma m\u00e8re l\u2019Oye \u00bb. L\u2019oie est comme nous le savons le symbole de la b\u00eatise et de l\u2019ignorance des femmes, mais on remarque \u00e9galement qu\u2019elle est un des animaux consacr\u00e9s \u00e0 Aphrodite, ce qui ajoute une dimension \u00e9rotique \u00e0 ses repr\u00e9sentations. Quant \u00e0 la cigogne, on le conna\u00eet plus pour son association avec l\u2019enfantement, et avec le conte victorien que l\u2019on racontait aux enfants pour les pr\u00e9server de v\u00e9rit\u00e9s de la sexualit\u00e9. Mais l\u2019image de la cigogne remonte en fait plus particuli\u00e8rement \u00e0 une figure ancienne du m\u00e9decin, et le long bec de l\u2019oiseau serait ainsi une anamorphose des clyst\u00e8res dont ce dernier faisait usage. Lorsque l\u2019on sait les sous-entendus salaces qui \u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 l\u2019utilisation de cet instrument, il n\u2019est pas difficile de se repr\u00e9senter la cigogne comme un oiseau qui se situe sur le versant sombre, inqui\u00e9tant et secret de la f\u00e9minit\u00e9 \u2013 o\u00f9 l\u2019on retrouve l\u2019association classique entre le conte de f\u00e9es et le lit de l\u2019accouch\u00e9e. Ainsi, plus g\u00e9n\u00e9ralement :<\/p>\n<p>&#8211; Emblematic signs of the goose and stork, like the webbed foot or the long beak, recur in synecdoche to denote female sexual knowledge and power, as well as the implied deviancy which accompanies them; the sirens who lured men on to the reefs with their song were also bird-bodied and web-footed, in the classical tradition. (65)<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette exploration du personnage de la \u00ab old crone \u00bb, Warner revient \u00e0 celui de la Sibylle, qu\u2019elle envisage comme une figure transculturelle, et atemporelle. En tant que r\u00e9manence du monde pa\u00efen dans le monde chr\u00e9tien, elle serait l\u2019incarnation de l\u2019univers de l\u2019entre-deux o\u00f9 naissent les contes de f\u00e9es : <\/p>\n<p>&#8211; The rise of fairy tale as a printed genre of literature coincides with permission to accept that between Heaven and Hell and Purgatory there lies another kingdom, a realm of human fantasy, in which the traditional categories of good and evil clash and find resolution in ways that may differ from the doctrine of orthodox faith and, even, ethics. (77)<\/p>\n<p>La Sibylle est un personnage ambigu, porteuse de connotations aussi bien positives que n\u00e9gatives, et c\u2019est justement cette ambigu\u00eft\u00e9 qui \u00e9tablit sa parent\u00e9 avec le monde des contes de f\u00e9es, qui n\u2019est ni vraiment chr\u00e9tien, ni vraiment compl\u00e8tement pa\u00efen non plus. Mais les valeurs chr\u00e9tiennes vont cependant faire leur retour dans le conte de f\u00e9es, selon Marina Warner par le biais du personnage de Sainte Anne, m\u00e8re de Marie et grand-m\u00e8re de J\u00e9sus. En tant que sainte patronne des grand-m\u00e8res et des dynasties, c\u2019est Anne d\u2019Autriche qui favorisa le retour de son culte au sein de la cour fran\u00e7aise lorsqu\u2019elle lui attribua la naissance de son fils, le futur Louis XIV. C\u2019est vers la fin du 17\u00e8me si\u00e8cle, justement l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les contes de f\u00e9es furent le plus en vogue que le culte de Saint Anne atteignit son apog\u00e9e. L\u2019iconographie de l\u2019\u00e9poque la d\u00e9peint dans de nombreux tableaux en train de lire des Ecritures \u00e0 Marie, o\u00f9 s\u2019annonce d\u00e9j\u00e0 l\u2019avenir de cette derni\u00e8re. En cela, la figure de Sainte Anne se rapproche de celle de la Sibylle, dont le savoir embrasse \u00e0 la fois pass\u00e9 et futur. Selon Marina Warner, c\u2019est de ce creuset repr\u00e9sentationnel o\u00f9 se m\u00ealent mysticisme pa\u00efen et sagesse chr\u00e9tienne que na\u00eet le personnage de la raconteuse de conte bienveillante et sage que nous connaissons aujourd\u2019hui. Mais il s\u2019agit pour l\u2019auteur d\u2019un processus culturel profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans une r\u00e9alit\u00e9 historique : <\/p>\n<p>&#8211; When the written fairy tale began to emerge at court, when the practice of telling such stories aloud caught the courtiers\u2019 imagination and began to be cultivated as an art of polite society, the cult of Saint Anne and the Christ child was flourishing simultaneously, and it shed its benign beams on the notion of storytelling. (90)<\/p>\n<p>Autrement dit, l\u2019image famili\u00e8re et rassurante de la grand-m\u00e8re assise au coin du feu serait une version de la comm\u00e8re malfaisante polic\u00e9e par la moralit\u00e9 chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Les trois derniers chapitres (8, 9 et 10) de la premi\u00e8re partie sont consacr\u00e9s \u00e0 la reine de Saba que Marina Warner, me semble-t-il, greffe de fa\u00e7on un peu moins convaincante \u00e0 son \u00e9tude du personnage de la narratrice. Selon elle, il s\u2019agit d\u2019une figure relativement subversive puisque pa\u00efenne et femme de lettres, bien qu\u2019elle finisse par se rallier \u00e0 la foi du roi Solomon, sorte de pr\u00e9curseur du Christ. Ce sont sur les conversations entre eux que s\u2019arr\u00eate plus particuli\u00e8rement l\u2019auteur, qui voit dans leur joute oratoire une autre illustration du pouvoir que tentent de s\u2019arroger les femmes par la parole. Mais tr\u00e8s vite, Warner s\u2019int\u00e9resse aux autres l\u00e9gendes qui ont entour\u00e9 la reine de Saba, toutes tournant plus ou moins autour de ses pieds. Celle-ci est en effet souvent repr\u00e9sent\u00e9e affubl\u00e9e d\u2019un pied d\u2019animal, que l\u2019auteur interpr\u00e8te comme la marque de sa nature de femme pa\u00efenne, et donc potentiellement dangereuse, mais aussi comme l\u2019aspect cach\u00e9 du savoir de la femme. Mais au final, ce qui marque surtout dans le personnage de la reine de Saba, c\u2019est qu\u2019\u00e0 la fin de ses dialogues avec Salomon, elle finit par se plier \u00e0 sa raison, et donc \u00e0 sa foi. De la conversion de la reine de Saba, \u00e0 la transformation des h\u00e9ros et h\u00e9ro\u00efnes de contes de f\u00e9es, il n\u2019y a, selon Warner, qu\u2019un pas, que celle-ci n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 franchir. Mais sans doute voit-elle plus juste lorsqu\u2019elle d\u00e9montre que la l\u00e9gende de la reine de Saba est une repr\u00e9sentation du retour \u00e0 la normalit\u00e9 (chr\u00e9tienne, bien s\u00fbr), qui est finalement le substrat de tous les contes de f\u00e9es. <\/p>\n<p>Dans son dernier chapitre sur la reine de Saba, l\u2019auteur a de nouveau recours \u00e0 une transition un peu al\u00e9atoire. De la figure de cette derni\u00e8re, dont elle \u00e9voque les \u00e9nigmes pos\u00e9es au roi Salomon, toutes dot\u00e9es de sous-entendus sexuels, Warner passe \u00e0 la figure de l\u2019\u00e2ne, autre animal ambigu de la tradition culturelle. L\u2019\u00e2ne est en effet le personnage de l\u2019entre-deux par excellence : chez Apul\u00e9e, pr\u00e9curseur de nombreux auteur de contes de f\u00e9es, l\u2019\u00e2ne est une repr\u00e9sentation de la b\u00eatise humaine, mais aussi de lubricit\u00e9. \u00ab The ass transgresses human society\u2019s norms by aggressive wantonness, and witches were suspected of the same polluting disregard of appropriate, moderate sexuality. \u00bb En cela, donc, l\u2019\u00e2ne est associ\u00e9 \u00e0 la r\u00e9putation de concupiscence des vieillardes diseuses d\u2019histoire. Mais l\u2019\u00e2ne est aussi l\u2019animal qui porta Marie enceinte de J\u00e9sus, et qui assista \u00e0 sa naissance, c\u2019est pourquoi dans la Bible, c\u2019est plut\u00f4t son humilit\u00e9 qui est mise en avant par la tradition franciscaine. Ainsi la figure de l\u2019\u00e2ne s\u2019apparente au couple que forment Sainte Anne et la Sibylle, et son omnipr\u00e9sence dans les contes de f\u00e9es fait d\u2019autant plus appara\u00eetre leur ambivalence, et celle de leurs narratrices.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e2ne est aussi l\u2019animal associ\u00e9 au fou \u2013 une autre figure tr\u00e8s ambivalente de la culture europ\u00e9enne pr\u00e9-moderne. Selon Warner, le rire est intimement li\u00e9 au genre du conte de f\u00e9es, ainsi que son potentiel subversif. La pendant n\u00e9gatif de la grand-m\u00e8re bienveillante, la vieille comm\u00e8re a aussi pour caract\u00e9ristique de cr\u00e9er le rire, tout d\u2019abord par son corps absurde, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu. En cela, la comm\u00e8re est une sorte de parente du fou, affubl\u00e9 de ses oreilles d\u2019\u00e2ne.<\/p>\n<p>&#8211; The fool\u2019s cap marks fools out as different from the rest, belittles and segregates and demeans them. But at the same time it resembles the magic cap of invisibility from a fairy tale, because it frees the jester\u2019s tongue as if he were not there to be accused, or caught, or punished. (153)<\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019on revoit r\u00e9appara\u00eetre notre question fondamentale : \u00e0 la mani\u00e8re du fou, le conte de f\u00e9es est-il subversif, ou est-il un instrument au service du pouvoir ? La question reste enti\u00e8re pour Marina Warner, car telle la conteuse un peu sorci\u00e8re polic\u00e9e par la figure de Sainte Anne, le 17\u00e8me si\u00e8cle voit aussi se produire une \u00e9volution culturelle par laquelle le grotesque se fait r\u00e9int\u00e9grer par la culture dominante, devenant ainsi plus respectable : <\/p>\n<p>&#8211; In the seventeenth century and early eighteenth, the relation between official and unofficial culture in the sphere of folklore begins to undergo a transformation, in France and England: hitherto vulgar, and often unofficial, means of expression \u2013 the release of the belly laugh, the allure of the grotesque, the pleasure of fancy \u2013 are established at the centre of officially approved culture \u2013 but for young people. (160)<\/p>\n<p>Une autre tendance remarquable dans le genre du conte de f\u00e9es selon l\u2019auteur, c\u2019est son attachement \u00e0 d\u00e9peindre des inf\u00e9rieurs. La tradition se place souvent sous l\u2019\u00e9gide d\u2019Esope, n\u00e9 esclave, et repr\u00e9sent\u00e9 comme laid, voire difforme. Le conte de f\u00e9es serait ainsi le genre r\u00e9serv\u00e9 aux exclus de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 ceux dont la voix n\u2019est jamais \u00e9cout\u00e9e. Il n\u2019est ainsi pas surprenant de trouver autant de femmes parmi les auteurs de contes de f\u00e9es qui se sont multipli\u00e9s \u00e0 la fin du 17\u00e8me si\u00e8cle : Mme d\u2019Aulnoy, Mme Murat, Mme L\u2019H\u00e9ritier. Warner remarque que toutes avaient \u00e9t\u00e9 plus ou moins victimes au cours de leur vie de la domination des hommes, et que toutes \u00e9taient affili\u00e9es aux salons litt\u00e9raires o\u00f9 se r\u00e9unissaient les bas-bleus de l\u2019\u00e9poque. Elle y voit l\u00e0 la raison pour laquelle les contes de f\u00e9es seraient pour la plupart peupl\u00e9s de personnages de femmes, et souvent assez rebelles. Perrault lui-m\u00eame \u00e9taient un d\u00e9fenseur de la cause f\u00e9minine (pour ne pas dire f\u00e9ministe) contre les libelles ac\u00e9r\u00e9s de Boileau, grand misogyne de la tradition satirique.<\/p>\n<p>&#8211; Murat\u2019s and L\u2019H\u00e9ritier\u2019s tales issue strong attacks on the feminine realm as traditionally prescribed, and this sets them against women who wield power by its rules; these collaborators are transmogrified into vicious fairies and wicked stepmothers and idle, addle-pated, babbling girls \u2013 but always in a spirit of challenging limits on women\u2019s expectations. (177)<\/p>\n<p>Le conte de f\u00e9es serait-il alors le lieu de la revanche des femmes, celui o\u00f9 les \u00ab petits \u00bb sont enfin autoris\u00e9s \u00e0 prendre la parole ? Marina Warner nous garde d\u2019interpr\u00e9tations trop h\u00e2tives de ce genre.<\/p>\n<p>En effet, celle-ci nous rappelle que les auteurs dont nous nous souvenons le plus sont Perrault et les fr\u00e8res Grimm. Tous insistaient sur le caract\u00e8re oral de leurs sources, et les fr\u00e8res Grimm allaient m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 faire figurer le portrait de l\u2019une de leurs inspiratrices sur la couverture de leur recueil. Car finalement, si les auteures f\u00e9minines de contes de f\u00e9es n\u2019ont pas surv\u00e9cu dans nos m\u00e9moires, c\u2019est parce qu\u2019elles n\u2019avaient pas encore r\u00e9solu la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9criture f\u00e9minine. Leurs contes sont, selon Warner, plus p\u00e9nibles \u00e0 lire, car plus encombr\u00e9s par des aff\u00e8teries de style et par des exag\u00e9rations de civilit\u00e9s. Ainsi que le dit l\u2019auteur \u00e0 propos des contes de Mme L\u2019H\u00e9ritier : <\/p>\n<p>&#8211; She championed the feminine, but in order to do so successfully she had to define its virtues very closely, and in some way betray the character of the very literature she was defending by repudiating the uncouth in favour of refinement, by consuming Granny and spitting out again as diamonds and flowers. (187)<\/p>\n<p>C\u2019est sur cette note d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 que s\u2019ach\u00e8ve la premi\u00e8re partie. Comme nous le verrons, la seconde nuance encore plus la vision du conte de f\u00e9es comme appartenant \u00e0 un genre subversif, et ce gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9tude centr\u00e9e non plus sur la figure du narrateur, mais sur leur contenu.<\/p>\n<p>Dans cette seconde partie, donc, l\u2019auteur tente de d\u00e9gager plusieurs grands motifs du conte de f\u00e9es, en \u00e9voquant tout d\u2019abord la question de la m\u00e8re \u00e0 travers le motif de Cendrillon et de la Belle au bois dormant. Ainsi, si les h\u00e9ros de ces histoires sont bien souvent des h\u00e9ro\u00efnes, le mal vient tr\u00e8s souvent des personnages f\u00e9minins eux-m\u00eames. Et l\u2019on voit bien pourquoi les auteurs masculins avaient int\u00e9r\u00eat \u00e0 se cacher derri\u00e8re une voix f\u00e9minine : pour Warner, Perrault ou les fr\u00e8res Grimm seraient semblables au loup du Petit chaperon rouge. Cach\u00e9 sous le bonnet rassurant de la grand-m\u00e8re, ils n\u2019en restent pas moins cruels.<\/p>\n<p>&#8211; More deeply, attributing to women testimony about women\u2019s wrongs and wrongdoings gives them added value: men might be expected to find women flighty, rapacious, self-seeking, cruel and lustful, but if women say such things about themselves, then the matter is settled. What some women say against others can be usefully turned against all of them. (209)<\/p>\n<p>Ainsi le personnage de la mar\u00e2tre dans la plupart des versions de Cendrillon est responsable du malheur qui s\u2019acharne sur cette derni\u00e8re, jusqu\u2019\u00e0 sa lib\u00e9ration par le prince. Bettelheim avait interpr\u00e9t\u00e9 la figure de la mar\u00e2tre comme une m\u00e8re d\u00e9guis\u00e9e, d\u00e9doubl\u00e9e. Mais pour Warner, cette identification de la m\u00e8re et du mal en termes psychanalytiques est extr\u00eamement dangereuse car elle la perp\u00e9tue en ignorant ses origines socio-historiques. En effet, pour elle, l\u2019interpr\u00e9tation unilat\u00e9rale de la belle-m\u00e8re comme seconde femme du p\u00e8re obscurcit le deuxi\u00e8me sens de ce mot en fran\u00e7ais, \u00e0 savoir la m\u00e8re du mari.<\/p>\n<p>&#8211; The mother who persecutes heroines like Cinderella or Snow White may conceal beneath her cruel features another familiar kind of adoptive mother, not the stepmother but the mother-in-law, and the time of ordeal through which the fairytale heroine passes may not represent the liminal interval between childhood and maturity, but another, more socially constituted proving ground or threshold: the beginning of marriage. (219)<\/p>\n<p>Elle se r\u00e9f\u00e8re pour illustrer son propos \u00e0 la version, moins connue, de la Belle au bois dormant d\u2019apr\u00e8s Charles Perrault. En effet, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9veill\u00e9e par le prince, la princesse doit affronter la cruaut\u00e9 de sa belle-m\u00e8re, une ogresse qui tentera par tous les moyens de la d\u00e9truire, ainsi que ses enfants. Pour Warner, cette repr\u00e9sentation de la belle-m\u00e8re est intimement li\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale de l\u2019\u00e9poque : <\/p>\n<p>&#8211; This is what the story relates, and such a reading tallies with common experience in medieval and early modern society, when a daughter-in-law worked under the direction of her husband\u2019s mother, to whom she had been handed over often by family arrangement in tender youth, even childhood. (223)<\/p>\n<p>Ainsi, cette rivalit\u00e9 entre femmes si souvent mise en sc\u00e8ne par les contes de f\u00e9es ne serait pas uniquement l\u2019effet d\u2019une misogynie ambiante, mais \u00e9galement la repr\u00e9sentation d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 fondamentale \u00e0 l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 : \u00e0 savoir la d\u00e9pendance des femmes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des hommes. De plus, toujours selon Warner, l\u2019interpr\u00e9tation qui fait de la mar\u00e2tre une figure de la m\u00e8re de sang fait encore une fois la preuve d\u2019un certain \u00ab chronocentrisme \u00bb. En effet, au temps o\u00f9 ces contes furent \u00e9crits, le mot \u00ab m\u00e8re \u00bb pouvait d\u00e9signer toutes sortes de figures de protectrices, de la nourrice, \u00e0 la souteneuse, en passant par la bienfaitrice. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre int\u00e9ress\u00e9e au personnage de la jeune fille, ou de la jeune mari\u00e9e, Marina Warner se tourne vers celui du mari monstrueux, \u00e0 savoir Barbe-bleue et la B\u00eate. Dans les diff\u00e9rentes variantes de Barbe-bleue, en effet, le mari est une sorte de monstre fantastique, du moins \u00ab extra-ordinaire \u00bb : dans les illustrations victoriennes, notamment, il est repr\u00e9sent\u00e9 comme oriental, coiff\u00e9 d\u2019un turban et agitant un sabre \u2013 autant de fa\u00e7on de le d\u00e9familiariser, et de guider l\u2019identification vers la figure de la jeune mari\u00e9e. En effet, la morale de ce conte n\u2019est pas adress\u00e9e aux hommes, mais elle consiste \u00e0 mettre en garde les jeunes filles contre les m\u00e9faits de la curiosit\u00e9. Warner remarque cependant que sous la plume des femmes dont il a \u00e9t\u00e9 question plus haut, cette histoire r\u00e9sonne d\u2019une certaine critique des mariages arrang\u00e9s. Mais Warner envisage une autre interpr\u00e9tation pour le motif de Barbe-bleue : <\/p>\n<p>&#8211; In myth and fairy tale, the metaphor of devouring often stands in for sex: ogres like Bluebeard eat their wives, we are told, even though the story itself reveals their bodies hanging whole in the secret chamber, or chopped into pieces, apparently uneaten; Beauty, like Psyche, is terrified that the Beast will eat her, as he eats other creatures.\u201d (259)<\/p>\n<p>Ainsi, la violence de Barbe-bleue, et la menace de d\u00e9voration qui plane sur sa jeune \u00e9pouse serait celle du sexe, mais aussi de l\u2019enfantement, qui, \u00e0 la fin du 17\u00e8me, se r\u00e9v\u00e9lait bien souvent \u00eatre fatal aux femmes. Il \u00e9tait ainsi assez commun pour un homme d\u2019avoir plusieurs \u00e9pouses au cours de sa vie, en raison du caract\u00e8re r\u00e9pandu des morts en couche.<\/p>\n<p>Une figure assez similaire \u00e0 celle de Barbe-bleue est celle de la B\u00eate, \u00e9poux disgracieux de la Belle. Warner retrace ses origines jusqu\u2019au conte d\u2019Apul\u00e9e, \u00ab Cupidon et Psych\u00e9 \u00bb. Ce que tous ces r\u00e9cits de maris monstrueux \u00e9voquent, c\u2019est bien l\u2019angoisse de l\u2019Autre \u00e0 laquelle est confront\u00e9e la jeune fille qui doit quitter son foyer et sa condition de fille pour devenir femme. Il semble exister de nombreuses variantes \u00e0 ce conte, \u00e0 l\u2019issue duquel la B\u00eate est parfois d\u00e9faite par la Belle, notamment dans les versions qu\u2019en ont propos\u00e9 les auteurs f\u00e9minines contemporaines de Perrault : chez elle, le motif de la Belle et la B\u00eate est une allusion \u00e0 peine voil\u00e9e aux mariages arrang\u00e9s, parfois entre de tr\u00e8s jeunes filles et des hommes beaucoup plus \u00e2g\u00e9s. Bien \u00e9videmment, ce n\u2019est certes pas la version dont nous avons gard\u00e9 m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Warner remarque \u00e0 propos du couple de la Belle et la B\u00eate que ses repr\u00e9sentations ont finalement \u00e9volu\u00e9es en parall\u00e8le avec les tenants successifs de la morale. Au d\u00e9part, la qu\u00eate de la Belle est un peu celle de \u00ab l\u2019ange du foyer \u00bb qui a pour mission de civiliser sa brute de mari. Dans d\u2019autres versions, la B\u00eate devient la figure tragique de l\u2019homme sinc\u00e8re confront\u00e9 \u00e0 la froideur des femmes. Aujourd\u2019hui, il est de bon ton de percevoir la B\u00eate de fa\u00e7on plus litt\u00e9rale, comme une image concr\u00e8te de l\u2019animalit\u00e9 sexuelle, devenue la nouvelle normalit\u00e9 :<\/p>\n<p>&#8211; The journey the story has itself taken ultimately means that the Beast no longer needs to be disenchanted. Rather, Beauty has to learn to love the beast in him, in order to know the beast in herself. Beauty and the Beast stories are even gaining in popularity over \u2018Cinderella\u2019 as a site for psychological explorations along these lines, and for pedagogical recuperation. Current interpretations focus on the beast as a sign of authentic, fully realized sexuality, which women must learn to accept if they are to become normal adult heterosexuals. (312)<\/p>\n<p>\tApr\u00e8s cette incursion dans le monde des jeunes femmes et des maris, Warner en revient \u00e0 la figure de la fille, mais une fille hybride, prise entre ces deux mondes que sont l\u2019enfance et la sexualit\u00e9, avec le personnage de Peau d\u2019\u00e2ne. Comme on s\u2019en souvient, la princesse, victime du d\u00e9sir du roi son p\u00e8re, est oblig\u00e9e de se cacher sous la peau de l\u2019\u00e2ne qu\u2019elle lui a demand\u00e9 de tuer, et qui pourtant \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine de sa fortune. On s\u2019en souvient, l\u2019\u00e2ne est un animal hautement ambigu, \u00e0 la fois lubrique et humble, et est une sorte de marque du d\u00e9sir du p\u00e8re sur la fille, qui doit ainsi porter sur elle la souillure du d\u00e9sir qu\u2019elle a provoqu\u00e9. Marina Warner remarque cependant : <\/p>\n<p>&#8211; In \u2018Beauty and the Beast\u2019, the father and the Beast bridegroom collude to dispose of the heroine\u2019s desires; in the \u2018Donkeyskin\u2019 cycle, her rebellion means she chooses between father and lover, and they do not conspire. (325)<\/p>\n<p>L\u2019auteur se livre alors \u00e0 une r\u00e9flexion sur les repr\u00e9sentations de l\u2019inceste dans la tradition culturelle, mais qui ne me para\u00eet pas franchement convaincante. Elle associe cependant le motif de Peau d\u2019\u00e2ne \u00e0 la martyre chr\u00e9tienne Sainte Dympna qui se voit obliger de fuir le d\u00e9sir de son p\u00e8re, et plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 toutes les saintes qui refus\u00e8rent les choix maritaux de leur p\u00e8re au nom de leur foi chr\u00e9tienne. Le conte de Peau d\u2019\u00e2ne est certes une repr\u00e9sentation du d\u00e9sir incestueux (et de la n\u00e9cessit\u00e9 pour les filles \u00e0 ne pas le provoquer chez leur p\u00e8re), mais il pourrait aussi \u00eatre compris, notamment chez Perrault, comme une autre critique des mariages arrang\u00e9s. Warner remarque \u00e9galement que ce conte a totalement disparu des recueils au moment de l\u2019\u00e8re romantique, et ce pour des raisons \u00e9videntes : <\/p>\n<p><!--SPIP--><br \/>\n&#8211; This is obvious, but it is worth restating it here because it bears profoundly on the disappearance \u2013 the comparative disappearance or partially successful repression \u2013 of the \u2018Peau d\u2019Ane\u2019 fairy tale and the whole cycle of the Apollonius romance from our culture. When interest in psychological realism is at work in the mind of the receiver of traditional folklore, the proposed marriage of a father to his daughter becomes too hard to accept. (349)<\/p>\n<p>En s\u2019appuyant sur la figure de Peau d\u2019\u00e2ne et de la vie de Sainte Livrade, l\u2019auteur \u00e9voque alors les significations contrast\u00e9es de la fourrure et de la chevelure. Comme Sainte Livrade, \u00e0 qui le Christ envoya une barbe afin qu\u2019elle ne soit pas mari\u00e9e au pa\u00efen choisi par son p\u00e8re, Peau d\u2019\u00e2ne est oblig\u00e9e de se r\u00e9fugier sous une fourrure animale, avec tout ce qu\u2019elle suppose de sexualit\u00e9 animale et de vice. Le motif de la transformation des femmes en animaux est souvent ambigu, plus que leurs \u00e9quivalents masculins en tout cas. Warner remarque en effet que les animaux dont elles empruntent l\u2019apparence (le chat, l\u2019ours, l\u2019\u00e2ne), sont tous associ\u00e9s \u00e0 une sexualit\u00e9 lascive \u2013 pour elle, il s\u2019agirait du r\u00e9sultat de l\u2019angoisse fondamentale de l\u2019homme face \u00e0 la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, et avec laquelle il tente, par le biais du conte, de composer. A propos de la barbe de Sainte Livrade, elle nous dit ceci : <\/p>\n<p>&#8211; The hairiness round the saint\u2019s mouth, with its reminiscence of the nether female \u2018mouth\u2019 and its aureole of hair, makes another hint, like the asshide and the catskin, at the lustfulness inside woman that has to be faced and dealt with. (361)<\/p>\n<p>Ainsi le versant positif de la fourrure et de la pilosit\u00e9 serait la chevelure ordonn\u00e9e, et blonde. Le blond n\u2019est \u00e9videmment pas le jaune, couleur diabolique, mais est plut\u00f4t associ\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re, la transparence, et donc la puret\u00e9 : <\/p>\n<p>&#8211; Blondeness is less a descriptive term about hair pigmentation than a blazon in code, a piece of a value system that it is urgent to confront and analyse because its implications, in moral and social terms, are so dire and are still so unthinkingly embedded in the most ordinary, popular materials of the imagination. (364)<\/p>\n<p>La chevelure, notamment abondante et civilis\u00e9e par la coiffure est un symbole \u00e9galement ambivalent : il a l\u2019attraction \u00e9rotique de la vierge qui promet une fertilit\u00e9 \u00e0 venir. On remarque d\u2019ailleurs que la plupart des h\u00e9ro\u00efnes de contes de f\u00e9es sont blondes, \u00e0 l\u2019exception  notable de Blanche-neige.<\/p>\n<p>Marina Warner termine son \u00e9tude des figures de contes de f\u00e9es par celle de la femme silencieuse, telle qu\u2019elle est repr\u00e9sent\u00e9e dans La Petite Sir\u00e8ne. Par un effet de sym\u00e9trie, on en revient au contraste de d\u00e9part entre la femme bavarde et malfaisante, et son contraire, la femme silencieuse et vertueuse. Mais avant d\u2019\u00e9voquer la figure de la sir\u00e8ne, Warner fait la remarque suivante, qui me semble relever de la probl\u00e9matique centrale de tout son livre :<\/p>\n<p>&#8211; It is a paradox frequently encountered in any account of women\u2019s education that the very women who pass on the legacy are transgressing against the burden of its lessons as they do so; that they are flouting, in the act of speaking and teaching, the strictures against female authority they impart: women narrators, extolling the magic silence of the heroic sister in \u2018The Twelve Brothers\u2019, are speaking themselves, breaking the silence, telling a story. (394)<\/p>\n<p>Si les contes de f\u00e9es ont pour but de fournir aux enfants, et surtout aux jeunes filles, des le\u00e7ons de morale, comment expliquer que l\u2019acte m\u00eame de transmettre ces principes soit une transgression de la vertu cardinale du silence ? En effet, dans le conte d\u2019Andersen, la petite sir\u00e8ne est oblig\u00e9e de renoncer \u00e0 sa voix et \u00e0 son corps de sir\u00e8ne afin de pouvoir \u00eatre r\u00e9unie avec son prince. Une fois sa langue coup\u00e9e, c\u2019est toute la s\u00e9duction sexuelle des sir\u00e8nes qui lui est retir\u00e9e. Quant \u00e0 la division si douloureuse de ses jambes, Marina Warner l\u2019interpr\u00e8te comme une repr\u00e9sentation du passage \u00e0 la sexualit\u00e9 adulte, \u00e0 laquelle l\u2019introduit la sorci\u00e8re des mers, sortes de m\u00e8re maquerelle des oc\u00e9ans. Dans ce conte, l\u2019entr\u00e9e dans la vie de femme est repr\u00e9sent\u00e9e non seulement comme dangereuse mais aussi comme \u00e0 l\u2019origine de bien des souffrances.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons vu plus haut, c\u2019est dans sa conclusion que Marina Warner parvient enfin \u00e0 formuler la tension principale qui donne \u00e0 l\u2019ouvrage toute son unit\u00e9. Le conte de f\u00e9es est \u00e0 la fois un territoire utopique o\u00f9 les cat\u00e9gories peuvent se renverser, et o\u00f9 les faibles peuvent prendre leur revanche sur les forts, mais il peut \u00e9galement servir du cadre le plus strict \u00e0 la r\u00e9affirmation de la morale sociale et sexuelle. A moins que l\u2019on consid\u00e8re que la repr\u00e9sentation anamorphique de la r\u00e9alit\u00e9 ne soit d\u00e9j\u00e0 en soi une forme de r\u00e9sistance. Finalement, pour Warner, c\u2019est la diversit\u00e9 m\u00eame des narrateurs\/narratrices qui peut garantir le pouvoir subversif du conte de f\u00e9es \u2013 une diversit\u00e9 dangereusement remise en question par la mainmise de la soci\u00e9t\u00e9 Disney sur l\u2019univers du conte de f\u00e9es, qui risque de le figer dans une signification unique par le biais d\u2019une repr\u00e9sentation unique : <\/p>\n<p>This process of loss has to be resisted: as individual women\u2019s voices have become absorbed into the corporate body of male-dominated decision-makers, the misogyny present in many fairy stories \u2013 the wicked stepmothers, bad fairies, ogresses, spoiled princesses, ugly sisters and so forth \u2013 has lost its connections to the particular web of tensions in which women were enmeshed and come to look dangerously like the way things are. (417)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le moins que l\u2019on puisse dire au sujet de l\u2019ouvrage de Marina Warner, c\u2019est qu\u2019il a les d\u00e9fauts de ses qualit\u00e9s. En effet, il s\u2019agit d\u2019un ouvrage passionnant, \u00e9rudit, richement illustr\u00e9. Mais c\u2019est ce foisonnement lui-m\u00eame qui fourvoie parfois son auteur. 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