{"id":44,"date":"2005-03-03T17:55:26","date_gmt":"2005-03-03T17:55:26","guid":{"rendered":"https:\/\/new-faaam.parisnanterre.fr\/2005\/03\/03\/entre-ciel-et-terre-de-la-description-chez-flannery-oconnor\/"},"modified":"2023-07-21T15:53:27","modified_gmt":"2023-07-21T13:53:27","slug":"entre-ciel-et-terre-de-la-description-chez-flannery-oconnor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/faaam.parisnanterre.fr\/?p=44","title":{"rendered":"Entre ciel et terre <BR> De la description chez Flannery O&#8217;Connor"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-43\" src=\"https:\/\/new-faaam.parisnanterre.fr\/wp-content\/uploads\/2005\/03\/arton21.jpg\" width=\"88\" height=\"132\" \/><\/p>\n<p> <HTML><DIV align=\"left\">par : Andr&eacute; Bleikasten<\/DIV><BR><\/p>\n<p>Les nouvellistes sont rarement paysagistes. Question de temps. Ils ne peuvent laisser tra&icirc;ner leur regard, il leur faut aller vite. Dans un roman, m&ecirc;me dans un bon roman, il peut y avoir des lenteurs, des longueurs. Dans une nouvelle, rien ne doit en principe venir freiner la progression du r&eacute;cit. Bien entendu, il y a du descriptif dans tout r&eacute;cit, alors que la r&eacute;ciproque n&#8217;est pas tout &agrave; fait vraie. Comme l&#8217;a fait remarquer G&eacute;rard Genette, \u00ab il est plus facile de d&eacute;crire sans raconter que de raconter sans d&eacute;crire \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note1\">[1]<\/A><\/SUP>. Dans la nouvelle comme dans le roman, la description est ce qui vient \u00ab &eacute;toffer \u00bb le r&eacute;cit, donner chair aux personnages et figure aux lieux de l&#8217;action. Mais la description &eacute;tendue et d&eacute;taill&eacute;e, plus ou moins autonome, avec ses signaux et ses structures propres, telle que l&#8217;ont analys&eacute;e Genette, Barthes, Ricardou et Hamon, est une pause que le nouvelliste ne peut s&#8217;accorder, un luxe qu&#8217;il ne peut s&#8217;offrir. <BR><BR><br \/>\nFlannery O&#8217;Connor ne d&eacute;roge pas &agrave; la r&egrave;gle. Il y a <I>de la<\/I> description diss&eacute;min&eacute;e dans ses nouvelles ; il y a peu de descriptions. Pas une page, &agrave; peine, de temps en temps, un paragraphe qu&#8217;on pourrait d&eacute;couper et d&eacute;tacher du texte comme unit&eacute; descriptive et mettre dans une anthologie comme \u00ab morceau choisi \u00bb. O&#8217;Connor ne s&#8217;attarde jamais. Ses portraits sont des croquis, des caricatures, ses paysages de rapides esquisses. Elle ne d&eacute;crit jamais un site, un lieu, un objet pour lui-m&ecirc;me, pour sa singularit&eacute;, son pittoresque ou sa beaut&eacute;, et quand il s&#8217;agit d&#8217;en dire la laideur, une phrase suffit : \u00ab Behind, in the distance, the city rose like a cluster of warts on the side of the mountain \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note2\">[2]<\/A><\/SUP>. <BR><BR><br \/>\nCela dit, il ne faut pas minimiser la part de la description dans son \u0153uvre. S&#8217;il n&#8217;y a ni portraits \u00ab fouill&eacute;s \u00bb ni paysages-tableaux propos&eacute;s &agrave; notre contemplation, le descriptif n&#8217;en remplit pas moins des fonctions essentielles dans l&#8217;&eacute;conomie de ses r&eacute;cits et en oriente vigoureusement le sens. En fait, comme on le verra, entre r&eacute;cit et description, il n&#8217;y a pas seulement compl&eacute;mentarit&eacute;, mais une contamination r&eacute;ciproque qui finit par produire une relation d&#8217;analogie, de ressemblance sinon de redoublement ou de redondance entre le d&eacute;crit et le narr&eacute;.<BR><BR><br \/>\nNotons aussi que si rien, dans l&#8217;oeuvre d&#8217;O&#8217;Connor, ne ressemble au foisonnement descriptif qu&#8217;on peut trouver chez Balzac, Proust ou Faulkner, les <I>touches<\/I> descriptives y abondent. Ces touches ou, si vous pr&eacute;f&eacute;rez, ces traits se distribuent de mani&egrave;re variable d&#8217;une nouvelle &agrave; l&#8217;autre, mais on ne peut manquer d&#8217;&ecirc;tre frapp&eacute; par la r&eacute;currence quasi obsessionnelle de certaines d&#8217;entre elles et d&#8217;&ecirc;tre intrigu&eacute; par le r&eacute;seau de connexions qui se forme &agrave; partir d&#8217;elles. A travers ces retours, ces reprises se dessine, en effet, par r&eacute;manence ou surimpression, une configuration fixe et permanente qu&#8217;on pourrait appeler le <I>paysage embl&eacute;matique<\/I> de Flannery O&#8217;Connor.<BR><BR><BR><\/p>\n<p><B><U>La ligne<\/U><\/B> <BR><BR><br \/>\nDans ce paysage, l&#8217;opposition premi&egrave;re, le partage en quelque sorte fondateur est entre le bas et le haut, la terre et le ciel, et les fictions d&#8217;O&#8217;Connor reviennent inlassablement &agrave; ce qui les oppose et les s&eacute;pare : <I>la ligne d&#8217;horizon<\/I>. <BR><BR><br \/>\nCette ligne pourrait n&#8217;&ecirc;tre qu&#8217;un simple trac&eacute;, un pur trait, Chez O&#8217;Connor, elle appara&icirc;t toujours comme une sorte de barre et elle est immanquablement faite d&#8217;arbres. Voici l&#8217;<I>incipit<\/I> de \u00ab A Circle in the Fire \u00bb : \u00ab Sometimes the last line of trees was a solid gray-blue wall a little darker than the sky but this afternoon it was almost black and behind it the sky was a livid glaring white \u00bb (175). A la fin de \u00ab Greenleaf \u00bb, lorsque le taureau charge Mrs May, la ligne d&#8217;arbres (<I>the tree line<\/I>) &agrave; l&#8217;arri&egrave;re-plan du drame est trois fois mentionn&eacute;e (333-334). La br&egrave;ve description du site o&ugrave; s&#8217;affairent les terrassiers qui ouvre \u00ab A View of the Woods \u00bb, se r&eacute;f&egrave;re de m&ecirc;me &agrave; \u00ab une ligne noire de bois \u00bb (\u00ab a black line of woods \u00bb, 335 ; voir aussi 348). Dans \u00ab The Enduring Chill \u00bb, le soleil se l&egrave;ve au-dessus des \u00ab bois noirs \u00bb (\u00ab the black woods \u00bb, 357), et il poursuit sa course par-dessus la ligne d&#8217;arbres lointaine. (\u00ab the far tree line \u00bb, 505) dans \u00ab Revelation \u00bb. Et encore dans \u00ab Judgment Day \u00bb, la derni&egrave;re nouvelle d&#8217;O&#8217;Connor, le regard du vieux Tanner franchit la ligne pour se perdre dans la p&acirc;leur vide du ciel (\u00ab Tanner&#8217;s gaze drove on past the farthest blue edge of the tree line into the pale empty sky \u00bb, 540)<BR><BR><br \/>\nDans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, cette ligne est d&#8217;abord bleu gris, puis elle se durcit et se min&eacute;ralise en bleu de granit (\u00ab a hard granite blue \u00bb, 190). Mais le plus souvent elle est noire, d&#8217;un noir violemment contrast&eacute; avec le rougeoiement ou la p&acirc;leur du ciel. Dans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb sa noirceur s&#8217;oppose &agrave; un ciel livide (voir 175), dans \u00ab The Enduring Chill \u00bb &agrave; un ciel cramoisi (voir 382). On remarquera aussi que son horizontalit&eacute; se conjugue presque chaque fois avec une agressive verticalit&eacute;. L&#8217;horizon, chez O&#8217;Connor, n&#8217;est pas un lointain ouvert, promesse d&#8217;un nouvel espace encore invisible. Il ne s&#8217;&eacute;tend pas, il se dresse, il se h&eacute;risse. Ainsi dans \u00ab The Displaced Person \u00bb : \u00ab The woods stuck up like dry bristles on the skyline \u00bb (233). La ligne n&#8217;est pas une fronti&egrave;re franchissable, elle interdit m&ecirc;me le franchissement, comme pourrait le faire une sentinelle (\u00ab the gray-blue sentinel line of trees \u00bb, \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, 176). Elle  forme un rempart, elle fait barrage. Dans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, \u00ab A Temple of the Holy Ghost \u00bb et \u00ab Greenleaf \u00bb, elle est compar&eacute;e &agrave; un mur (\u00ab a solid gray-blue wall \u00bb, 175 ; \u00ab the wall of woods \u00bb, 242 ; \u00ab  a black wall of trees \u00bb, 321). Mur sans faille, sans ouverture, mur clos comme l&#8217;enceinte d&#8217;un lieu d&eacute;fendu ou &agrave; d&eacute;fendre. Mais construction fragile. C\u2018est bien comme protection pr&eacute;caire qu&#8217;Asbery, se sentant lui-m&ecirc;me menac&eacute;, la per&ccedil;oit &agrave; la fin de \u00ab The Endurng Chill \u00bb : \u00ab The tree line [&#8230;] formed a brittle wall, standing as if it were the frail defense he had set up in his mind to protect him from what was coming \u00bb (382). <BR><BR><br \/>\nD&#8217;o&ugrave; la comparaison, fr&eacute;quente elle aussi, de la ligne d&#8217;horizon &agrave; une <I>forteresse<\/I>. Dans <I>The Violent Bear It Away<\/I>, la ligne bleue des arbres se dresse comme une forteresse contre le vide du ciel matinal ( \u00ab the woods that ran in grey and purple folds until they touched the light blue fortress line of trees set against the empty morning sky \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note3\">[3]<\/A><\/SUP>. L&#8217;image de la ligne-forteresse revient dans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, focalis&eacute;e cette fois par une fillette &agrave; sa fen&ecirc;tre, et dans la r&ecirc;verie de celle-ci, au d&eacute;tour d&#8217;une comparaison, se d&eacute;couvre ce qui menace de d&eacute;truire le mur fragile de la forteresse  : \u00ab The child thought the blank sky looked as if it were pushing against the fortress wall, trying to break through \u00bb (176). <BR><BR><BR><\/p>\n<p><B><U>Bois<\/U><\/B><BR><BR><br \/>\nLa ciel vide exerce une pouss&eacute;e verticale qui risque d&#8217;enfoncer le mur de la forteresse v&eacute;g&eacute;tale que forment les arbres des bois. Risque toujours pr&eacute;sent chez O&#8217;Connor de la p&eacute;n&eacute;tration forc&eacute;e, de la violation, du viol. Mais les bois eux-m&ecirc;mes sont lourds de menaces, et l&#8217;on pourrait &ecirc;tre tent&eacute; de dire que, toutes proportions gard&eacute;es, en mod&egrave;le r&eacute;duit pour ainsi dire, ils sont dans la fiction d&#8217;O&#8217;Connor ce que, dans l&#8217;imaginaire am&eacute;ricain, a repr&eacute;sent&eacute; depuis l&#8217;origine la <I>wilderness<\/I>, la grande for&ecirc;t primitive jadis redout&eacute;e par les pionniers : un espace sauvage et secret, une r&eacute;serve d&#8217;inqui&eacute;tante &eacute;tranget&eacute;. Dans \u00ab The River \u00bb, avant que Mrs Connin et Bevel, le petit gar&ccedil;on, n&#8217;atteignent le fleuve, ils traversent une for&ecirc;t : \u00ab He had never been in woods before and he walked carefully, looking from side to side as if he were entering a strange country\u00bb (164).  Rayber, dans <I>The Violent Bear It Away<\/I>, passe par la m&ecirc;me exp&eacute;rience : \u00ab The forest rose about him, mysterious and alien \u00bb (184).<BR><BR><br \/>\nOn s&#8217;aventure rarement dans les bois chez O&#8217;Connor, c&#8217;est surtout du dehors qu&#8217;ils menacent, lorsque la ligne des arbres &agrave; l&#8217;horizon s&#8217;incurve pour se transformer en cercle et se referme sur elle-m&ecirc;me pour devenir prison. Ainsi les bois \u00ab t&eacute;n&eacute;breux \u00bb &#8211; on pense &agrave; la \u00ab for&ecirc;t obscure \u00bb, la <I>selva oscura <\/I>au tout d&eacute;but de l&#8217;<I>Enfer<\/I> de Dante &#8211; viennent-ils cerner les Wesley apr&egrave;s l&#8217;accident, juste avant l&#8217;arriv&eacute;e du D&eacute;sax&eacute; : \u00ab The road was about ten feet above and they could see only the tops of the trees on the other side of it. Behind the ditch they were sitting in there were more woods, tall and dark and deep \u00bb (125). \u00ab Dans \u00ab Greenleaf \u00bb, la sc&egrave;ne finale de l&#8217;encornement mortel de Mrs May par un taureau a pour th&eacute;&acirc;tre \u00ab une ar&egrave;ne verte enti&egrave;rement encercl&eacute;e par les bois \u00bb (\u00ab a green arena, encircled entirely by the woods \u00bb, 331-332). L&#8217;image de l&#8217;ar&egrave;ne s&#8217;accorde &agrave; merveille au rituel de cette mise &agrave; mort : espace clos et inhabit&eacute;, mais aussi sc&egrave;ne de courses de taureaux et d&#8217;autres affrontements entre hommes et b&ecirc;tes. <BR><BR><br \/>\nLe bois est le lieu de crimes abominables et de c&eacute;r&eacute;monies secr&egrave;tes. Dans <I>Wise Blood<\/I>, Hazel Motes s&#8217;y rend pour se mortifier apr&egrave;s son premier p&eacute;ch&eacute;. Dans <I>The Violent Bear It Away<\/I>, le jeune Tarwater s&#8217;y fait sodomiser par le myst&eacute;rieux \u00ab &eacute;tranger \u00bb.  Dans \u00ab A View of the Woods \u00bb Mary Fortune y est fouett&eacute;e par son p&egrave;re. \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb l&#8217;associe tr&egrave;s &eacute;troitement &agrave; la violence et &agrave; la mort. L&#8217;ex&eacute;cution des Wesley n&#8217;y est pas relat&eacute;e directement dans son atroce brutalit&eacute;. On n&#8217;entend d&#8217;abord que deux coups de feu. Ils viennent des bois : \u00ab There was a pistol shot from the woods, followed closely by another. Then silence. The old lady&#8217;s head jerked around. She could hear the wind move through the tree tops like a long satisfied insuck of breath \u00bb (129). Deux pages plus loin, un cri suivi d&#8217;un troisi&egrave;me coup de feu : \u00ab There was a piercing scream from the woods, followed closely by a pistol report \u00bb (131). Pour la grand-m&egrave;re, &agrave; la fin, &agrave; sa fin, entre la mort de sa famille et la sienne, imminente, le ciel n&#8217;est plus qu&#8217;un grand vide : \u00ab There was not a cloud in the sky nor any sun. There was nothing around her but woods \u00bb (131). Les bois, c&#8217;est ce qui reste quand il ne reste rien. Les bois, c&#8217;est le lieu obscur de la mort advenue ou de la mort &agrave; venir. Dans \u00ab Greenleaf \u00bb, c&#8217;est encore des bois que &#8211; ombre venue de l&#8217;ombre &#8211; surgit le taureau qui va tuer Mrs May : \u00ab In a few minutes something emerged from the tree line, a black heavy shadow that tossed its head several times and then bounded forward \u00bb (333).<BR><BR><br \/>\nRetenons enfin, apparaissant chaque fois dans le voisinage imm&eacute;diat d&#8217;une sc&egrave;ne de mort, deux saisissantes m&eacute;taphores anthropomorphiques : la bouche et la blessure. Dans \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb, apr&egrave;s l&#8217;arriv&eacute;e du D&eacute;sax&eacute; et de ses deux acolytes juste avant le massacre, les bois s&#8217;ouvrent comme une bouche d&#8217;ombre d&eacute;vorante : \u00ab Behind them the line of woods gaped like a dark open mouth \u00bb 127). Le bois est bouche aussi dans \u00ab Greenleaf \u00bb, o&ugrave; revient le verbe \u00ab to gape \u00bb : \u00ab the tree line gaping behind him \u00bb (334). Plus surprenante encore, la sombre blessure que devient la ligne des bois pour Mrs May &agrave; la fin de cette nouvelle : \u00ab She continued to stare straight ahead but the entire scene in front of her had changed &#8211; the tree line was a dark wound in a world that was nothing but sky \u00bb (333). Enfin, l&#8217;image de la plaie, cette fois sanglante, revient dans la vision de Mr. Fortune &agrave; la fin de \u00ab A View of the Woods \u00bb : <BR><BR><BR><\/p>\n<p>    <BLOCKQUOTE>The third time he got up to look at the woods, it was almost six o&#8217;clock and the gaunt trunks appeared to be raised in a pool of red light that gushed from the almost hidden sun setting behind them. The old man stared for some time, as if for a prolonged instant he were caught up out of the rattle of everything that led to the future and were held there in the midst of an uncomfortable mystery that he had not apprehended before. He saw it, in his hallucination, as if someone were wounded behind the woods and the trees were bathed in blood. After a few minutes this unpleasant vision was broken by the presence of Pitt&#8217;s pick-up truck grinding to a halt below the window. He returned to his bed and shut his eyes and against the closed lids hellish red trunks rose up in a black wood (348).<\/BLOCKQUOTE><BR><\/p>\n<p>De la perception Fortune est pass&eacute; &agrave; l&#8217;hallucination. Des bois au loin regard&eacute;s de sa fen&ecirc;tre aux bois vus, paupi&egrave;res closes, dans le noir, dans son lit. Des troncs d&#8217;arbre dans leur flaque de lumi&egrave;re rouge jaillie du soleil couchant aux troncs infernaux baign&eacute;s dans le sang. Et dans l&#8217;hallucination, ce vieil homme obtus et obstin&eacute; acc&egrave;de enfin dans l&#8217;effroi et le vertige au sens du myst&egrave;re. <BR><BR><br \/>\nLes bois, on le voit, ont chez O&#8217;Connor toutes sortes de pouvoirs. Ils menacent, ils effrayent, ils d&eacute;vorent ou encore, comme dans \u00ab  Judgment Day \u00bb, ils aspirent et absorbent le regard au point d&#8217;&eacute;vider l&#8217;identit&eacute; de qui les regarde : \u00ab Tanner had continued to look across the field as if his spirit had been sucked out of him into the woods and nothing was left on the chair but a shell \u00bb (540).<BR><BR><\/p>\n<p><B><U>Soleils<\/U><\/B><BR><BR><br \/>\nAu-dessus de la ligne, le cercle. Au-dessus des bois, le ciel. Dans le ciel, entre aube et cr&eacute;puscule, le soleil. Tel est, dans sa d&eacute;finition la plus simple et la plus abstraite, le paysage o&#8217;connorien.<BR><BR><br \/>\nIl y a dans les nouvelles d&#8217;O&#8217;Connor comme une aimantation du regard vers le haut et le lointain. Le ciel y tend &agrave; envahir l&#8217;espace aux d&eacute;pens de la terre. Ciel nocturne parfois, quelques clairs de lune, comme au d&eacute;but de \u00ab Greenleaf \u00bb, dans la belle sc&egrave;ne inaugurale, d&#8217;atmosph&egrave;re tr&egrave;s hawthornienne<SUP> <A HREF=\"#Note4\">[4]<\/A><\/SUP>, de \u00ab The Artificial Nigger \u00bb ou encore &agrave; la fin de <I>The Violent Bear It Away <\/I>(243). Et dans une des rares &eacute;chapp&eacute;es hors du monde sordide de <I>Wise Blood<\/I> on trouve cette description du ciel &eacute;toil&eacute; au-dessus de la ville de Taulkinham :<BR><BR><br \/>\n<BLOCKQUOTE>The black sky was underpinned with long silver streaks that looked like scaffolding and depth on depth behind it were thousands of stars that all seemed to be moving very slowly as if they were about some vast construction work that involved the whole order of the universe and would take all time to complete. No one was paying any attention to the sky<SUP> <A HREF=\"#Note5\">[5]<\/A><\/SUP> (23)<\/BLOCKQUOTE><BR><\/p>\n<p>Cette description est, je crois, une des seules, peut-&ecirc;tre la seule, chez O&#8217;Connor, o&ugrave; le ciel d&eacute;plie son immensit&eacute;, se creuse d&#8217;une profondeur et sugg&egrave;re un ordre cosmique. Mais personne, dans le roman, n&#8217;y pr&ecirc;te attention. De plus, cet ordre ne se r&eacute;v&egrave;le au regard que la nuit. Or le monde d&#8217;O&#8217;Connor est d&#8217;abord un monde diurne et solaire. D&egrave;s le premier paragraphe de son premier roman, <I>Wise Blood<\/I>, le soleil est l&agrave;, tout rouge, &agrave; la lisi&egrave;re des bois lointains : \u00ab the sun standing, very red, on the edge of the farthest woods \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note6\">[6]<\/A><\/SUP>. Dans ses nouvelles, il n&#8217;en est gu&egrave;re o&ugrave; \u00ab sun \u00bb n&#8217;apparaisse : on rel&egrave;ve neuf r&eacute;f&eacute;rences dans \u00ab The Life You Save May Be Your Own \u00bb, sept dans \u00ab Revelation \u00bb. Qui plus est, le soleil appara&icirc;t souvent en position strat&eacute;gique, au seuil ou &agrave; la fin du r&eacute;cit.  \u00ab The Life You Save May Be Your Own \u00bb commence au lever du soleil. Trois des nouvelles &#8211; \u00ab A Temple of the Holy Ghost \u00bb, \u00ab The Artificial Nigger \u00bb et \u00ab Revelation \u00bb &#8211; se terminent au couchant. <BR><BR><br \/>\nLe soleil, chez O&#8217;Connor, se d&eacute;finit d&#8217;abord comme une tache de couleur plus ou moins vive.  Rouge au d&eacute;but de <I>Wise Blood<\/I>, dans \u00ab A Temple of the Holy Ghost \u00bb, \u00ab Greenleaf \u00bb, et \u00ab Revelation \u00bb, flamboyant dans \u00ab A Late Encounter with the Enemy \u00bb, orange dans \u00ab The Artificial Nigger \u00bb, dor&eacute; dans \u00abThe Enduring Chill \u00bb, argent&eacute;  dans \u00ab The Displaced Person \u00bb , blanc dans \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb et \u00ab The River \u00bb. Mais les couleurs, dans ses nouvelles, ne sont jamais simplement des attributs observables des choses comme le seraient leur forme, leur consistance ou leur poids, et le soleil est toujours plus que l&#8217;astre qui donne lumi&egrave;re et chaleur &agrave; la terre. <BR><BR><br \/>\nLe soleil est un organe, un \u0153il. Il voit, regarde, espionne, scrute. Dans \u00ab The River \u00bb, il vient \u00ab filer \u00bb les personnages : \u00ab The white Sunday sun followed at a little distance, climbing fast through a scum of gray cloud as if it meant to overtake them \u00bb (162-163). Dans \u00ab Revelation \u00bb, lorsque Mrs Turpin s&#8217;approche de sa porcherie, le soleil est derri&egrave;re les bois : \u00ab The sun was behind the wood, very red, looking over the paling of trees like a farmer inspecting his own hogs \u00bb (507).<BR><BR><br \/>\nLe soleil est une lumi&egrave;re \u00ab dans laquelle, comme il est dit dans \u00ab The Artificial Nigger \u00bb, \u00ab toute chose appara&icirc;t dans son exacte v&eacute;rit&eacute; (\u00ab everything [looks] exactly what it [is] \u00bb , 264). Plus encore, c&#8217;est un feu, une &eacute;nergie agressive, une force volontiers destructrice. Le soleil br&ucirc;le et incendie. Dans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, il est manifestement de m&egrave;che avec les trois petits voyous qui s&#8217;appr&ecirc;tent &agrave; mettre le feu &agrave; la propri&eacute;t&eacute; de Mrs Cope : \u00ab  the sun burned so fast that it seemed to be trying to set everything in sight on fire \u00bb (184). De m&ecirc;me, dans \u00ab Greenleaf \u00bb, Mrs May ressent la pr&eacute;sence du soleil au-dessus de sa t&ecirc;te comme une mortelle menace : \u00ab she was conscious that the sun was directly on top of her head, like a silver bullet ready to drop into her brain \u00bb (325). Plus tard, la nuit venue, l&#8217;&eacute;trange bruit de pierre qu&#8217;elle entend dans son sommeil devient le soleil, tentant de traverser la ligne des arbres : \u00ab She became aware after a time that the noise was the sun trying to burn through the tree line \u00bb (329). Dans son r&ecirc;ve, son mauvais r&ecirc;ve, le soleil se transforme ensuite en \u00ab grosse boule rouge \u00bb (\u00ab a swollen red ball \u00bb, 329), puis r&eacute;tr&eacute;cit et p&acirc;lit, pour prendre finalement la forme d&#8217;une balle. Et voil&agrave; qu&#8217;il jaillit de la ligne d&#8217;arbres pour foncer sur elle : \u00ab Then suddenly it burst through the tree line and raced down the hill toward her \u00bb (329), &eacute;nonc&eacute; qu&#8217;on ne peut relire apr&egrave;s coup sans y voir une pr&eacute;figuration de l&#8217;assaut meurtrier du taureau rapport&eacute; &agrave; la fin de la nouvelle.<BR><BR><br \/>\nLe soleil appara&icirc;t dans \u00ab Greenleaf \u00bb comme le double du taureau qui va encorner Mrs May, et tous deux renvoient ostensiblement aux puissances myst&eacute;rieuses et souvent d&eacute;vastatrices du sacr&eacute;.  C&#8217;est dire que, tout en &eacute;tant un agent dans l&#8217;histoire relat&eacute;e dans la nouvelle, le soleil est, comme le taureau, m&eacute;taphore.<BR><BR><BR><\/p>\n<p><B><U>Fonctions de la description : de la m&eacute;taphore &agrave; l&#8217;all&eacute;gorie<\/U><\/B><BR><BR><br \/>\nAvant de devenir m&eacute;taphores, cependant, le soleil et le taureau sont des agents dans une histoire et des objets d&eacute;crits dans un monde pr&eacute;sum&eacute; r&eacute;el, et il en va de m&ecirc;me d&#8217;&agrave; peu pr&egrave;s tout ce qui est d&eacute;crit dans les nouvelles d&#8217;O&#8217;Connor. A des degr&eacute;s divers, tout y participe de ce d&eacute;placement et de cette substitution de sens qu&#8217;est la m&eacute;taphore. En participe, mais sans que la figure vienne <I>s&#8217;actualiser <\/I>formellement, comme elle le ferait dans un discours po&eacute;tique. Les m&eacute;taphores d&#8217;O&#8217;Connor sont soit ces quasi-m&eacute;taphores souvent insolites et parfois extravagantes que sont ses comparaisons (en g&eacute;n&eacute;ral introduites par \u00ab as if \u00bb), soit des m&eacute;taphores par m&eacute;tonymie ou m&eacute;taphores di&eacute;g&eacute;tiques, c&#8217;est-&agrave;-dire des m&eacute;taphores dont le \u00ab v&eacute;hicule \u00bb est emprunt&eacute; &agrave; l&#8217;univers spatio-temporel du r&eacute;cit et que seul le lecteur, &agrave; partir d&#8217;une lecture r&eacute;troactive, verticale ou, pour le dire en termes linguistiques, paradigmatique, est en mesure d&#8217;identifier comme telles<SUP> <A HREF=\"#Note7\">[7]<\/A><\/SUP>.<BR><BR><br \/>\nPar la m&eacute;taphorisation, la description &eacute;chappe &agrave; la pure r&eacute;f&eacute;rentialit&eacute; (&agrave; supposer qu&#8217;il y ait jamais une r&eacute;f&eacute;rentialit&eacute; \u00ab pure \u00bb). Chez O&#8217;Connor, elle n&#8217;est pas une expansion (<I>amplificatio<\/I>)<BR><BR> ornementale plus ou moins gratuite du r&eacute;cit, comme elle l&#8217;&eacute;tait dans la tradition rh&eacute;torique. Elle n&#8217;est pas non plus prioritairement l&#8217;instrument de la <I>mim&eacute;sis<\/I>. Mais elle est toujours &eacute;troitement associ&eacute;e &agrave; la conduite du r&eacute;cit. De ses fonctions proprement di&eacute;g&eacute;tiques, la plus remarquable peut-&ecirc;tre par l&#8217;implacable efficacit&eacute; de sa mise en oeuvre dans les nouvelles d&#8217;O&#8217;Connor, est la fonction <I>proleptique<\/I> ou, pour le dire plus simplement, anticipatrice ou pr&eacute;dictive. D&eacute;crire, c&#8217;est alors pr&eacute;dire et pr&eacute;figurer &#8211; mais obliquement, de mani&egrave;re implicite &#8211; des situations, des actions ou des &eacute;v&eacute;nements &agrave; venir, c&#8217;est faire du trait ou du passage descriptif ce que Genette propose d&#8217;appeler une <I>amorce<\/I>, une de ces pierres d&#8217;attente du r&eacute;cit dont le sens et la valeur ne pourront &ecirc;tre reconnus qu&#8217;<I>a posteriori<\/I>. On vient d&#8217;en avoir une d&eacute;monstration dans \u00ab Greenleaf \u00bb : le soleil qui fonce sur Mrs May dans le r&ecirc;ve de celle-ci annonce la charge mortelle du taureau. La d&eacute;monstration est encore plus &eacute;clatante dans \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb, o&ugrave; la mort des Wesley est programm&eacute;e d&egrave;s le premier paragraphe par \u00ab l&#8217;amorce \u00bb, ironiquement d&eacute;plac&eacute;e et distanci&eacute;e, que constitue l&#8217;entr&eacute;e en sc&egrave;ne du D&eacute;sax&eacute; par le relais d&#8217;une photo du futur assassin de la famille publi&eacute;e dans la presse locale. Apr&egrave;s cette mise en garde liminaire, les amorces vont se multiplier en m&ecirc;me temps que les fausses pistes. Le voyage des Wesley s&#8217;annonce au d&eacute;part comme un voyage touristique. Le paysage &#8211; d&eacute;sign&eacute;, non comme <I>landscape<\/I>, mais comme <I>scenery<\/I> dans le texte &#8211; se d&eacute;plie (un peu comme le \u00ab d&eacute;pliant \u00bb d&#8217;une agence de voyage) sous le regard de la grand-m&egrave;re jouant les guides : <BR><BR><\/p>\n<blockquote><p>She pointed out interesting details of the scenery : Stone Mountain ; the blue granite that in some places came up to both sides of the highway ; the brilliant red clay banks slightly streaked with purple ; and the various crops that made rows of green lace-work on the ground. The trees were full of silver-white sunlight and the meanest of them sparkled (119).<\/BLOCKQUOTE><BR><\/p>\n<p>Le paysage d&eacute;file ici comme un s&eacute;duisant panorama, se fragmente en une succession kal&eacute;idoscopique de couleurs : le bleu du granit, le rouge vif vein&eacute; de mauve des bas-c&ocirc;t&eacute;s d&#8217;argile, la dentelle verte des champs, l&#8217;&eacute;tincellement argent&eacute; des arbres. Apr&egrave;s cette ouverture euphorique, le paysage va peu &agrave; peu s&#8217;alt&eacute;rer. Premier spectacle pr&eacute;monitoire, signal&eacute; en toute innocence &agrave; la famille par la grand-m&egrave;re, un petit cimeti&egrave;re apparu au milieu d&#8217;un champ : \u00ab They passed a large cotton field with five or six graves fenced in the middle of it, like a small island \u00bb (119). Six tombes : c&#8217;est comme si les six Wesley &eacute;taient d&eacute;j&agrave; sous terre dans leurs cercueils. Puis, la grand-route une fois quitt&eacute;e, la voiture s&#8217;engage dans un terrain plus accident&eacute; et donc plus dangereux :<BR><BR><\/p>\n<blockquote><p>The dirt road was hilly and there were sudden washes in it and sharp curves on dangerous embankments. All at once they would be on a hill, looking down over the blue of trees for miles around, then the next minute, they would be in a red depression with the dust-coated trees looking down on them.<BR><br \/>\n      \u00ab This place had better turn up in a minute, \u00bb Bailey said, \u00ab or I&#8217;m going to turn around \u00bb (124).<\/BLOCKQUOTE><BR><\/p>\n<p>Pour Bayley, il n&#8217;y aura plus de retour. L&#8217;accident se produit aussit&ocirc;t apr&egrave;s. De m&ecirc;me, l&#8217;arriv&eacute;e apr&egrave;s l&#8217;accidentde la voiture noire, la voiture-corbillard des gangsters, est pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e par la description d&eacute;j&agrave; cit&eacute;e des bois sombres et profonds (voir 125), et l&#8217;on sait que c&#8217;est dans les bois que les Wesley, &agrave; l&#8217;exception de la grand-m&egrave;re, seront tous abattus. L&agrave; encore, la description non seulement accompagne, mais pr&eacute;-voit et pr&eacute;-dit le r&eacute;cit en m&ecirc;me temps qu&#8217;il en amplifie et intensifie les donn&eacute;es. On pourrait en dire autant de la plupart des autres nouvelles d&#8217;O&#8217;Connor. Dans \u00ab A Circle in the Fire \u00bb, par exemple, la tension montante entre Mrs Cope et les trois jeunes envahisseurs de la ville a pour corr&eacute;lat la sauvagerie croissante du paysage. <BR><BR><br \/>\nAutre fonction de la description, primordiale chez O&#8217;Connor : la fonction <I>herm&eacute;neutique <\/I>ou, au sens large, <I>symbolique<\/I>. Ses signes les plus discrets sont des miroitements intratextuels, comme, par exemple, dans \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb, les subtiles et surprenantes correspondances, signal&eacute;es par Claude Richard<SUP> <A HREF=\"#Note8\">[8]<\/A><\/SUP>, entre la toilette de la grand-m&egrave;re et le paysage environnant : sa robe et son canotier de paille sont bleus comme le granit au bord de la route, ses gants de coton blancs comme la lumi&egrave;re du soleil, son bouquet de violettes artificielles est mauve (\u00ab purple \u00bb) comme les veinules dans l&#8217;argile rouge des bas-c&ocirc;t&eacute;s (voir 118-119). La signification de ce parall&eacute;lisme n&#8217;est pas des plus &eacute;videntes, mais l&#8217;on sait que de tels jeux d&#8217;&eacute;chos sont depuis longtemps monnaie courante dans la nouvelle comme dans le roman.<BR><br \/>\nO&#8217;Connor rejoint &eacute;galement la tradition romanesque la plus classique lorsqu&#8217;elle recourt &agrave; la description physique (visage, corps, habillement, mobilier, etc.) pour r&eacute;v&eacute;ler et expliquer la psychologie des personnages. Le <I>d&eacute;tail<\/I>, chez elle, est toujours fortement motiv&eacute;, correspond toujours &agrave; une notation indicielle, qu&#8217;il s&#8217;agisse de la vieille guimbarde de Motes dans <I>Wise Blood<\/I>, des lunettes &agrave; monture d&#8217;argent du D&eacute;sax&eacute; dans \u00ab A Good Man Is Hard to Find \u00bb, de la machine &agrave; d&eacute;vorer la glaise dans \u00ab A View of the Woods \u00bb ou de l&#8217;aquarelle abstraite dans l&#8217;appartement des parents de Bevel d&eacute;crite au d&eacute;but \u00ab The River \u00bb.  De la contigu&iuml;t&eacute; &agrave; l&#8217;analogie. Dans \u00ab Good Country People \u00bb, la jambe de bois est &agrave; Hulga ce que la partie est au tout, la partie vaut pour le tout, et en m&ecirc;me temps manque au tout : la jambe de bois <I>est<\/I> Hulga et <I>n&#8217;est pas <\/I>Hulga. M&eacute;taphores par m&eacute;tonymie, l&agrave; encore. Ce qui ne va pas toujours sans ironie.<BR><BR><br \/>\nMais l&#8217;essentiel, pour O&#8217;Connor du moins, n&#8217;&eacute;tait pas la psychologie. Ses m&eacute;taphores ont d&#8217;autres enjeux, sa symbolique vise plus loin, plus haut, appelle d&#8217;autres interpr&eacute;tations. La ligne d&#8217;horizon, la terre et le ciel, d&eacute;limitent le champ du visible, mais composent en m&ecirc;me temps un paysage embl&eacute;matique figurant le partage de l&#8217;ici-bas et de l&#8217;au-del&agrave;. Le ciel est tour &agrave; tour indiff&eacute;rence et accablement, le soleil est ardeur et fureur divines. Tout lieu est sc&egrave;ne du sacr&eacute;, hi&eacute;rophanie. Tout espace est texte obscur, texte &agrave; lire, mais qui ne se donne pas d&#8217;embl&eacute;e &agrave; lire, texte &agrave; d&eacute;chiffrer. Aussi glisse-t-on chez O&#8217;Connor ais&eacute;ment de la m&eacute;taphore ponctuelle vers cet entrelacs de m&eacute;taphores, ce discours tout en &eacute;nigmes qu&#8217;est l&#8217;all&eacute;gorie. Celle-ci, du reste, est de toute mani&egrave;re une des virtualit&eacute;s, voire une des pentes naturelles de la description. Comme l&#8217;a not&eacute; Philippe Hamon, \u00ab tr&egrave;s g&eacute;n&eacute;ralement, toute description tend &agrave; s&#8217;all&eacute;goriser, tend &agrave; introduire dans le texte un actant collectif plus ou moins anthropomorphe [&#8230;] l&#8217;all&eacute;gorie, d&#8217;ailleurs, est peut-&ecirc;tre la seule fa&ccedil;on de d&eacute;crire l&#8217;indescriptible, les entit&eacute;s \u00ab abstraites \u00bb ou les concepts philosophiques (la Libert&eacute;, la Beaut&eacute;, la Patrie, r&eacute;clament peut-&ecirc;tre l&#8217;all&eacute;gorie et la prosopop&eacute;e) \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note9\">[9]<\/A><\/SUP> Or, c&#8217;est pr&eacute;cis&eacute;ment le myst&egrave;re de \u00ab l&#8217;indescriptible \u00bb, l&#8217;indescriptible du myst&egrave;re qu&#8217;O&#8217;Connor s&#8217;est employ&eacute;e &agrave; d&eacute;crire ; c&#8217;est pr&eacute;cis&eacute;ment de concepts abstraits, dans son cas plus th&eacute;ologiques que philosophiques, qu&#8217;il est question dans toute sa fiction. Certes, ses descriptions produisent des \u00ab effets de r&eacute;el \u00bb, mais pour cette \u00ab hallucin&eacute;e de l&#8217;arri&egrave;re-monde \u00bb<SUP> <A HREF=\"#Note1\">[10]<\/A><\/SUP>, le pr&eacute;sum&eacute; r&eacute;el ne saurait se suffire &agrave; lui-m&ecirc;me et sa repr&eacute;sentation ne saurait &ecirc;tre une fin en soi. La description peut dresser l&#8217;inventaire du perceptible et nous faire sentir la proximit&eacute; et le poids des choses. Pour qui se veut \u00ab r&eacute;aliste des lointains \u00bb, elle ne peut que manquer son objet ultime. Mais les ressources et les ruses de la langue lui permettent d&#8217;au moins le signifier. <BR><BR><BR><\/p>\n<p>                                                                   Andr&eacute; BLEIKASTEN<BR><BR><BR><\/p>\n<p><U><B>Notes<\/B><\/U><BR><BR><\/p>\n<p><A Name=\"Note1\"><\/A> [1] \u00ab Fronti&egrave;res du r&eacute;cit \u00bb in <I>Figures II<\/I>, Seuil, 1969, p. 57<BR><br \/>\n<A Name=\"Note2\"><\/A> [2] <I>The Complete Stories<\/I>, New York, Farrar, Straus &#038; Giroux, 1971, p.165. Dans le texte de cet essai toutes les citations des nouvelles d&#8217;O&#8217;Connor renvoient &agrave; cette &eacute;dition.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note3\"><\/A> [3] <I>The Violent Bear It Away<\/I>, New York, Noonday Press, 1960, pp.111-112<BR><br \/>\n<A Name=\"Note4\"><\/A> [4] L&#8217;ouverture de la nouvelle rappelle les c&eacute;l&egrave;bres pages sur la magie de la lune dans \u00ab The Customs-House \u00bb, la longue pr&eacute;face de <I>The Scarlet Letter<\/I>.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note5\"><\/A> [5] <I>Wise Blood<\/I>, New York, Noonday Press, 1962, p. 23.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note6\"><\/A> [6] <I>Wise Blood<\/I>, p. 9.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note7\"><\/A> [7] Voir Genette encore, dans <I>Figures III<\/I>, Seuil, 1972, pp. 47-48.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note8\"><\/A> [8] Voir \u00ab D&eacute;sir et Destin dans \u2018A Good Man Is Hard to Find&#8217; \u00bb, <I>Delta<\/I> n\u00b0 2 (mars 1976), 61-73<BR><br \/>\n<A Name=\"Note9\"><\/A> [9] Philippe Hamon, <I>Du descriptif<\/I>, Hachette, 1993, pp. 104-105.<BR><br \/>\n<A Name=\"Note10\"><\/A> [10] L&#8217;expression est de Nietzsche.<BR><br \/>\n <BR><BR><br \/>\n<\/CENTER><br \/>\n<\/HTML><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par : Andr&eacute; Bleikasten Les nouvellistes sont rarement paysagistes. 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